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Le Kaiser en visite à l’Abbaye de Maredret

Le 23 juin 1916, Guillaume II, Empereur d’Allemagne se rend dans la vallée de la Molignée, à l’Abbaye de Maredret. Il rencontre pendant trois quarts d’heure l’Abbesse, Cécile de Hemptinne. Le récit de cette visite étonnante a dormi pendant près d’un siècle dans les archives de l’Abbaye. Il a été redécouvert par un historien local passionné.

Depuis 2011, Yves van Cranenbroeck effectue des recherches sur la vie quotidienne des habitants de Sosoye et de Maredret pendant le premier conflit mondial. Il travaille à partir de deux sources principales : le Liber Memorialis de l’Abbé Jean Bruyr et les Annales de l’Abbaye de Maredret. Ces deux sources font référence à la visite du Kaiser à Maredret et à Maredsous en juin 1916.
Le 27 septembre 2013, c’est la grande découverte : un texte écrit par l’Abbesse elle-même qui raconte en détails la fameuse visite.

Extraits de l’article de Yves Van Cranenbroeck, "L’Empereur et l’Abbesse" reproduit ici avec son aimable autorisation.

Le récit de la visite impériale

Le document se présente sous forme de neuf folios dactylographiés. Les trois premiers folios reprennent une première version de la visite de l’empereur ; les six derniers folios reprennent une deuxième version, très semblable mais avec quelques divergences et différences, ainsi que le dialogue entre Guillaume II et Mère Cécile de
Hemptinne (nous ne reproduirons ici que cette partie).

Cécile de Hemptinne, première abbesse de Maredret.
Photo prise à l’époque de sa bénédiction abbatiale (archives de l’abbaye des Saints-Jean-et-Scholastique, Maredret)

FIERE REPONSE D’UNE RELIGIEUSE BELGE.
ENTREVUE DE MADAME L’ABBESSE
CECILE DE HEMPTINNE
AVEC
GUILLAUME II

23 Juin 1916

Vers trois heures arrive une auto, un officier allemand en descend en grande hâte, demandant à voir Madame l’Abbesse immédiatement. Introduit au parloir, il déclare à Madame que l’Empereur est à Maredsous et compte venir à Sainte Scholastique dans une vingtaine de minutes.

Une page du manuscrit (Archives de l’Archevêché de Malines)

— Il désire vous voir, dit l’officier.
— Je ne connais pas l’Empereur, objecte Madame, ce ne peut être moi qu’il demande.
— Oui, l’empereur d’Allemagne a dit qu’il voulait vous voir.
— Ne serait-ce pas plutôt le Père Abbé qu’il désire ? je ne le connais absolument pas.
— Non, c’est vous et il sera ici dans 20 minutes, il est pour le moment à Maredsous
avec le Baron Hirchberg et une suite nombreuse.
Son message transmis, l’officier part avec précipitation, comme il est arrivé.

Le Révérendissime Abbé étant ici pour les Confessions, Madame lui annonce
immédiatement ce qui se passe :
— Savez-vous qui est à l’Abbaye ? L’Empereur !
— C’est parfait, dit le Révérendissime, je suis ici, le Père Prieur est absent, le Père Sous-Prieur est seul.… (Contrairement à ce que pensait le Père Abbé, le Père Prieur était au monastère et c’est lui qui a reçu l’empereur.) Madame, d’accord avec le Père
Abbé, décide d’aller seule au parloir, mais elle fait venir Mère Prieure à l’Abbatiale « pour prier » afin de l’avoir à sa portée en cas de besoin.

3 H un quart. - Les 6 autos qui amènent l’empereur et sa suite arrivent dans la Cour d’honneur. L’empereur monte, conduit par la Sœur tourière, deux officiers l’accompagnent seuls au parloir : le Général von Hirschberg, gouverneur de Namur et le premier aide de camp de sa Majesté. Huit autres officiers attendent dans le corridor, à la porte du parloir.

A l’entrée de Madame l’Abbesse, l’empereur s’incline profondément, Madame rend le salut. On s’assied. L’empereur est seul près de la grille, les deux officiers se tiennent debout au fond de l’appartement pendant toute la durée de l’entretien.

L’empereur Guillaume II. Carte postale ancienne (Collection privée)

L’empereur qui semble se posséder parfaitement, parle à voix basse, sur un ton assez monotone pendant toute cette conversation qui n’a pu être entendue par les deux officiers. Pendant toute sa durée, trois quart d’heure environ, il regarde Madame dans le blanc des yeux, Madame de son côté le regarde bien en face et remarque l’impassibilité de son visage, qui ne trahit à aucun moment son impression. L’empereur prend la parole :
— J’ai été voir votre église... elle est belle... le monastère n’existe pas depuis longtemps ?
— Non, Sire, la fondation est récente, elle date de 20 ans à peine, le monastère n’est pas encore terminé, la pierre est dure, sa taille demande du temps.
K— Elle ressemble, comme aspect aux châteaux d’Ecosse, ainsi le château de ma grand-mère, Balmoral, est construit avec des pierres de ce genre.
— En effet, j’ai remarqué en Angleterre plusieurs édifices, d’anciennes ruines de ce genre.
K— Et le site !... (l’empereur fait un geste d’admiration.) J’aime beaucoup les Abbayes de Saint Benoît.
— Vous aimez notre Bienheureux Père ?
K— Oui.
— Je l’ai déjà prié souvent pour votre Majesté, elle porte sa médaille ?
K— Oui, elle m’a été donnée par l’Abbé Wolter, que j’ai connu. J’ai également des lettres de votre frère le Primat.
— (Madame l’Abbesse ne désirant pas rester sur le terrain de sa famille, reprend immédiatement) : et votre Majesté connaît le Primat actuel ?
K— Oui, Stotzingen. - Je suis en rapports continuels avec lui, j’ai précisément reçu une lettre ces jours-ci. Je pensais aller le voir en Italie, mais cela n’a pas été possible.
- Il est à Einsiedeln.
K— Je ne connais pas Einsiedeln, on dit que c’est une très belle Abbaye. (puis sans
transition, l’empereur continue) :
K— Vous n’avez pas trop souffert de la guerre ?
- Pas trop, nous avons eu cependant une bombe qui a pas mal endommagé la toiture.
K— Je déplore tout cela, ce n’était pas nécessaire.... Onkel Léopold n’aurait pas fait cela. Il se serait arrangé avec moi ; il m’aurait laissé passer et nous n’aurions rien fait. Le Roi aurait dû faire ainsi.
— Le Roi a fait son devoir.
K— Le Luxembourg nous a bien laissé passer.
— Mais le Luxembourg n’a pas d’armée, il ne devait donc pas se défendre, tandis que
nous le devions pour ne pas manquer à nos engagements.
K— Vous n’en aviez plus.
— Pardon, Sire, nous devions maintenir notre neutralité.
K— Vous n’étiez plus neutre, car vous aviez fait accord avec l’Angleterre. Votre Roi m’a trahi comme les autres et si je l’avais su je ne serais pas allé lui faire visite à Bruxelles.
— Notre Roi a fait son devoir et n’aurait pas pu agir autrement qu’il ne l’a fait.
Indépendamment du devoir de loyauté, il y avait encore la raison que l’Angleterre et la France nous eussent certainement attaqué.
K— On a trouvé une pièce à Bruxelles qui prouve clairement l’accord avec l’Angleterre.
— Oui, dans l’hypothèse : Si l’Allemagne nous avait attaqué, mais cette hypothèse était la même dans le cas où l’Angleterre nous eût attaqué, c’est-à-dire qu’alors nous eussions compté sur l’Allemagne pour défendre notre neutralité.
K— Non, il s’agissait d’un véritable accord avec l’Angleterre contre l’Allemagne. D’ailleurs la flotte anglaise était déjà devant les côtes belges et les Anglais étaient décidés à traverser la Belgique pour venir nous attaquer.
— Enfin on pourra certainement mettre cela au point après la guerre.

A gauche, l’abbaye de Maredsous, à droite, l’abbaye de Maredret.
Carte postale ancienne oblitérée le 5 juin 1911 (Collection privée)

K— Et ce qui m’a beaucoup intéressé, c’est de constater que tous les diplomates belges : à Berlin, à Petersbourg et ailleurs prévoyaient déjà en 1906 (?) la guerre générale contre l’Allemagne.
— Ce n’est pas étonnant, car c’est un phénomène qui se reproduit périodiquement dans l’histoire : quand un empire devient trop grand, trop puissant, une guerre éclate.
K— Ce n’était pas nécessaire, nous étions tranquillement chez nous.
— Mais, Sire, ce n’est pas tout de même nous, belges, qui aurions jamais eu l’idée de commencer la guerre.... qu’aurions-nous prétendu faire avec une armée de 200.000 hommes pour attaquer l’Allemagne ? D’ailleurs nous n’avons jamais fait preuve de défiance vis à vis de l’Allemagne, la preuve c’est que la Belgique était remplie d’Allemands. La France n’y pensait pas non plus, nous avons eu la preuve qu’elle n’était pas prête.
K— Non.
— Alors qui a commencé ?
K— C’est la Russie. Les Russes sont venus avec 10.000.000 d’hommes, ils ont passé nos frontières pendant que nous mobilisions encore. Nous en avons tué beaucoup.
— Mais il y en a encore tout de même plusieurs millions.
K— Non cela diminue...
— Mais je croyais, Sire, que le Tzar était un grand ami avec votre Majesté ?
K— Oh ! oui, nous avons toujours été ensemble. Nicolas est mon cousin, il a encore
joué sur mes genoux.
— Il est beaucoup plus jeune ?
K— Oui... c’est l’Angleterre qui l’a entraîné.
- Et le Roi d’Angleterre n’est-il pas également le cousin de votre Majesté ?
K— Oui, certainement, il est le fils d’Edouard VII, mon ennemi juré. (Ces derniers mots étaient dits d’un ton convaincu), c’est très pénible... tous se sont tournés contre moi, l’Italie aussi. Ils ont fait cela propter invidiam. (Ces deux mots étaient dits avec véhémence, c’est la seule fois que l’empereur élève le ton de sa voix pendant cet entretien.)
— Je croyais que l’Italie n’avait pas déclaré la guerre à l’Allemagne ?
K— Officiellement, non, mais officieusement elle est contre nous. (d’un air pensif.) Je ne sais pas quand tout cela finira.
— Sire, je crois que personne ne le sait... Il n’y a que le bon Dieu qui le sache. Quand il aura atteint son but, il fera cesser la guerre... et je pense toujours que ce sera au moment où l’on ne s’y attendra pas. Au fond les empereurs et les rois croient que c’est eux qui font la guerre, mais en réalité c’est le bon Dieu qui gouverne tout. Les empereurs et les rois ne sont que des pantins entre ses mains. L’homme s’agite et Dieu le mène... Nous prions beaucoup.
K— Moi aussi je prie tous les jours, et Dieu nous a déjà beaucoup aidés, car c’est incroyable que nous ayons pu tenir contre tous ces peuples.
— Ce que nous devons désirer surtout, c’est que la gloire de Dieu sorte de ces événements. Lui il atteint toujours sa fin, mais heureux ceux qui accomplissent volontiers les desseins de Dieu, ils seront récompensés ; les autres le sont malgré eux et ils seront punis. La vie est courte, mais l’enfer sera long et n’y fera pas bon.
K— Et quand il s’agira de la paix... je ne sais vraiment pas qui l’on pourra interposer...
— Sire, j’espère que le Pape aura beaucoup à dire.
K— Oui, j’aime mieux parler avec lui qu’avec un Président de République.
— On dit que le Pape est un excellent diplomate.
K— Oui.
— Et puis surtout il est le Vicaire du Christ, le représentant de Dieu sur la terre, à ce titre il a une autorité toute spéciale pour juger les questions... (moment de silence) quel dommage que toutes les nations ne soient pas représentées auprès de Sa Sainteté... (signe affirmatif) On commence à le comprendre, je crois, il y a déjà un mouvement vers Rome. - Et la question Romaine ? J’espère qu’elle est réglée ?
K— Oui, car la situation du Pape est impossible.
— Non, il n’est pas libre.
K— Je suis en relation avec lui depuis le début de la guerre, mais c’est difficile.
— Il paraît que sa correspondance même n’est pas inviolée.
K— (Signe d’ignorance.) L’empereur reprend : Savez-vous une des grandes causes de
la guerre ?
— Non.
K— Les francs-maçons.
— Je suis tout à fait de l’avis de votre Majesté, ce sont moins les hommes que le diable qui est le grand agent.
K— Les loges s’occupent beaucoup de la politique. (L’empereur fait une grimace de désapprobation.)
— Je croyais que c’était défendu ?
K— Nos Loges allemandes se sont séparées des loges italiennes et anglaises.
- Mais, n’est-ce pas qu’il leur est défendu de s’occuper de politique ?
K— Je n’ai jamais vu leurs statuts... je n’en fais pas partie.
— Oh ! je pense bien.
K— Les francs-maçons et les socialistes, c’est mauvais cela ! (nouvelle grimace sur ces derniers mots.) Et puis, les avocats !
— Les avocats ;
K— Oui, presque tous les avocats sont des Juifs. O les juifs ! Je les ai vus de près là-bas sur les frontières russes.... Ils sont dégoûtants... suivaient deux ou trois autres
qualificatifs oubliés)
— C’est une race maudite, parce qu’ils ont crucifié Notre-Seigneur mais enfin nous ne devons pas désespérer de leur salut. Est-ce qu’ils n’ont plus aucune religion ?
K— Non, je crois que leur seule religion c’est l’or.
— Sous ce rapport, je crois que la guerre fera du bien, le luxe et l’amour du plaisir étaient excessifs, peut-être seront-ils diminués ?
K— Peut-être... Enfin, tout cela est horriblement triste !... toutes ces souffrances, les veuves, les orphelins, ces mutilés... Ainsi, voyez un peu, depuis le début de la guerre,
on compte, (alors l’empereur fait en détail, l’évaluation des pertes de chaque pays), un
total de 12.000.000 d’hommes hors de combat !
— L’Allemagne est-elle comprise dans ce chiffre ?
K— Non, non, chez nous... (l’empereur réfléchit), nous avons environ 2.000.000.
— Un peu plus je pense... (dit Madame l’Abbesse à mi-voix). Puis d’un ton plus élevé : Mais, Sire, ne croyez-vous pas que bon nombre de ces âmes seront sauvées ?
K— Oh ! oui, car mourir pour la patrie est une belle chose.
— C’est sûr la patrie est une chose sacrée.
K— On aime sa patrie.
— C’est évident et chacun prie et désire avant tout le triomphe de sa patrie. Mais cela n’empêche pas de prier pour tous les peuples, parce que tous les peuples sont les peuples du bon Dieu.
K— Est-ce que vous priez aussi pour les païens ?
— Oui, Sire, certainement, je n’exclus personne de mes prières, car le ciel est ouvert à tous ceux qui veulent remplir les conditions voulues par Dieu pour y entrer.
— (La conversation tombait et l’empereur ne se levant pas encore, Madame l’Abbesse lui dit :) J’ai vu l’autel que votre Majesté a donné à Maria-Laach.
K— (L’empereur sourit, la seule fois de tout l’entretien) C’est joli n’est-ce-pas ? Et ils ont tout éclairé maintenant à l’électricité.
— J’ai passé par Maria-Laach presqu’aussitôt après la visite de votre Majesté de sorte que j’ai vu le grand éclairage.
K— Nous avons tout visité avec l’impératrice et pu entrer dans l’intérieur du monastère.
— (Madame l’Abbesse qui craignait beaucoup une visite de l’empereur dans l’intérieur de la clôture, feignit une grande surprise :) Oui, fit-elle, c’est un privilège tout à fait exceptionnel.
K— N’est-ce-pas ! (dit l’empereur avec un air de satisfaction.)
K— Et près de Maria-Laach il y a une autre Abbaye ?
— Eibingen ?
K— Oui, Eibingen... On a fait là pour moi le Labanum21 que j’ai offert au Pape, d’après les études de ..... ?
— C’était une belle idée d’offrir cela pour le Centenaire....
K— Pour le Centenaire de la paix de Constantin. C’était très bien brodé. Elles font là tous les..... manteaux de choeur, c’est très beau.
— Votre Majesté est très admiratrice des beaux-arts ?
K— Oui, je les aime beaucoup.
— A-t-elle vu les mosaïques de Maria-Laach ?
K— Oui, on m’a porté tous les dessins à Berlin.

L’oratoire avait été transformé en parloir. C’est dans cette pièce qu’a eu lieu la rencontre entre l’Empereur et l’Abbesse. (Archives de l’abbaye
des Saints-Jean-et-Scholastique, Maredret)

Alors l’empereur se lève, s’incline pour prendre congé puis, faisant un pas en arrière, il se retourne vers son aide de camp : Je vous présente mon premier aide de camp le Baron von Kélius un catholique badois, compositeur de plain-chant.
— Monsieur le Baron ne sera pas dépaysé dans un monastère bénédictin où le lainchant est en honneur.
Puis l’empereur montrant du doigt son aide de camp dit en insistant :
K— C’est un catholique, lui - puis se frappant la poitrine de la main : Moi, je suis un païen.
A ce moment Madame l’Abbesse se sentit tout émue en pensant à la question posée précédemment par l’empereur : « Priez-vous aussi pour les païens ? » et elle lui dit :
— Eh ! bien, Sire, je prierai tout de même pour vous, afin que vous.... elle n’acheva pas sa phrase, parce que d’un mouvement assez rapide l’empereur était sorti, après avoir salué. La phrase fut achevée sous forme de prière, murmurée dans le secret du coeur « pour que vous vous convertissiez... »
Madame l’Abbesse se sentait animée d’une profonde pitié pour ce « grand empereur » qui lui apparaissait... comme si petit, quelqu’étonnant que cela puisse paraître. Ces décorations étalées sur sa poitrine, qu’étaient-elles ? « Quid hoc ad aeternitatem » et elle songeait à l’anneau qui la lie au Christ et lui confère une bien autre dignité...

Mais que venait donc faire le Kaiser à Maredret ? L’analyse de Yves van Cranenbroeck

Les sous-titres sont de nous.

Des liens personnels
L’abbaye de Maredsous, proche de celle de Maredret (vingt minutes à pied), a été fondée en 1872 par des moines de l’abbaye de Beuron, dans le Land de Bade-Wurtemberg en Allemagne, région du Danube supérieur. Maredsous faisait alors partie de la Congrégation de Beuron. Il en était de même de l’abbaye de Maredret.
L’histoire de l’abbaye de Beuron est liée à celle des Hohenzollern, dont faisait partie Guillaume II. L’empereur devait donc se sentir un peu « chez lui » en visitant ces deux
abbayes en pleine Belgique occupée.

Des liens stratégiques
Luthérien, roi de Prusse et en même temps chef de l’église luthérienne de son royaume, l’empereur autocrate d’Allemagne se devait d’avoir des relations équilibrées avec ses sujets catholiques. Ses biographes n’ont pas manqué de souligner ses nombreux liens avec les Bénédictins de son empire, une manière pour lui de tenter de compenser avec diplomatie la répugnance, quand ce n’était pas de la haine, de ses sujets luthériens vis-à-vis des Jésuites, ordre pratiquant une forme de prosélytisme qui n’existait pas chez les Bénédictins cloîtrés.

L’empereur connaissait Maredret par un cadeau somptueux fait en 1900 : il avait reçu une Règle de saint Benoît, calligraphiée et enluminée sur vélin pourpre, dans la grande tradition impériale carolingienne, réalisée par les sœurs de Maredret et offerte par Dom Willibrord Benzler, abbé de Maria-Laach. Le lieu de détention actuel de ce manuscrit reste inconnu.

Commentaires sur le récit

Le récit a très certainement été rédigé immédiatement par Mère Cécile de Hemptinne après le départ de l’empereur. Durant toute la durée de son abbatiat (1900-1948), elle a démontré de grandes qualités intellectuelles : elle était donc parfaitement à même de reconstituer de mémoire l’échange qui a eu lieu entre elle et Guillaume II.

La présence discrète dans le parloir d’une sœur pratiquant la sténographie est peu probable.
Par contre, une réécriture des premières notes couchées à chaud sur le papier n’est pas à exclure ; en témoignent les différences mineures entre le récit manuscrit déposé aux archives de l’archevêché de Malines et les deux récits dactylographiés conservés dans les archives de l’abbaye de Maredret.
Le dialogue aura probablement eu lieu en français, l’empereur maîtrisant parfaitement cette langue. Cependant, selon le récit A, folio II, l’abbesse se serait entretenue en allemand avec un officier. Il ne nous a pas été possible de déterminer le niveau exact des connaissances en allemand de Mère Cécile de Hemptinne.

Conclusions

La rencontre étonnante entre l’Empereur et l’Abbesse à Maredret était donc connue de différentes sources.

Les bribes du récit, rapportées à différents moments et sur différents supports, ont été quasi systématiquement tronqués ou déformés, parfois même à des fins antimaçonniques et/ou antisémites.

Ce sont cependant nos recherches sur la vie quotidienne des habitants de l’ancienne commune de Sosoye durant la Première Guerre mondiale qui nous ont amené à rechercher et à trouver le récit original de la visite impériale dans les archives de l’abbaye de Maredret, à le rendre public et à rédiger cet article.

La décision de déposer le récit manuscrit original aux archives de l’archevêché de Malines (Fonds Mercier) démontre l’importance que la communauté des sœurs accordait à cet événement touchant à la vie et à l’histoire du pays mais aussi de l’Église catholique. Elles souhaitait toutefois faire en sorte que cette visite ne soit plus évoquée dans le futur.

Près de cent ans après cette visite étonnante, nous avons cependant trouvé opportun de sortir de l’ombre ce récit dans lequel Guillaume II apparaît tel qu’il fut, proche des Bénédictins autant que « Seigneur de la Guerre », face à Mère Cécile de Hemptinne, abbesse emplie de spiritualité et d’humilité mais aussi d’esprit de répartie et de fermeté.

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