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Les Annales des Soeurs de Maredret

De 1914 à 1918, les Soeurs de l’Abbaye de Maredret ont tenu un journal avec tous les événements de cette période si particulière. Un passionné, Yves Van Cranenbroeck, s’est lancé un défi un peu fou : il a décidé de les retranscrire le plus fidèlement possible et de les publier en intégralité sur son site Internet.

Avec son accord, nous publions ici des extraits de ces Annales.

Au fil des pages, le lecteur ne manquera pas de s’étonner de la qualité des informations que possède la communauté monastique de Maredret. "C’est une véritable plateforme d’informations, commente Yves Van Cranenbroeck, assez exceptionnelle quand on sait qu’il s’agit de sœurs cloîtrées". Les raisons de cette grande connaissance des réalités vécues par les populations résident en un mot : réseau.
Les sœurs sont généralement issues de familles nobles et sont tenues informées de ce qu’il se passe dans les villes et villages par leur famille. Elles sont aussi en contact avec l’Abbaye de Maredsous, toute proche. Là, se trouve Dom Norbert Nieuwland, l’un des deux auteurs des ouvrages les plus célèbres sur l’invasion allemande dans notre région. Ces livres sont constitués, en grande partie, des témoignages des curés des paroisses concernées, des témoignages de première main donc.
Pour les faits de guerre par contre, elles sont, comme tout le monde, obligées de se fier aux sources disponibles, souvent victimes de la propagande ou de la censure. Ainsi le 3 septembre, elles apprennent que Guillaume II, Empereur d’Allemagne, demande la paix. "Un aéroplance français a laissé tomber une dépêche qui a été ramassée par un homme d’ici, cette dépêche dit : "Metz et Strasbourg pris par les Français - Breslau bombardé par les Russes. - Cologne et Berlin en feu. - Grande bataille de Novilles-les-Bois 110.000 hommes tués, (?)
Autriche investie par les Russes/brûlée par les Russes - Serbes et Monténégrins. - Bâle empêche le passage aux Allemands. Guillaume demande conclusion de paix - Kiel bombardé par les Anglais. - Wiesbaden aux mains des Français
."

Volumes des Annales des années 1914 à 1918 (Collection privée)

Extraits

Annales. Samedi 22 août 1914

De grand matin des mouvements de Troupe considérables attirent notre attention sur la colline qui domine Maredret toute l’infanterie française se campe, un peu plus loin c’est l’artillerie, on ns dit que ce sont des troupes de réserve. Le canon gronde depuis cette nuit, cela ira en augmentant toute la journée, c’est à Tamines [mot rajouté par la suite au crayon : Fosses] que l’on se bat, les Allemands veulent à tte force passer la Sambre les Français les repoussent, bp de sang versé des deux côtés, ms les Allemands ont des pertes énormes, on dit qu’à certaines places ont aurait pu presque passer la rivière à pieds secs sur les cadavres allemands.

Annales. Dimanche 23 août 1914

Le chef d’état major français demande au Père Abbé ds l’après midi de faire évacuer les deux monastères, les troupes françaises les occuperaient comme forteresses. Le Père Abbé répond que c’est impossible actuellement p.c. qu’il est trop tard pour fuir ; sur quoi le général demande que l’on descende ds les caves. Le Rme ns fait dire que nous devrons passer la nuit ds les souterrains. Immédiatement gd branle bas, la crypte ns servira de choeur, des paillasses et couvertures sont descendues pr l’installation de nuit. Ds la soirée le canon tonne avec une violence extrême ds la direction de Denée, et le ciel est éclairé pr de sinistres lueurs d’incendie, les allemands approchent fort c’est évident et ns voyons les troupes françaises battrent en retraite en bon ordre, l’armée allemande est parait-il très forte, le bruit court qu’ils ont passé la Meuse plus bas que Dinant et que la jonction des deux armées ennemies est imminente. Ns ns trouvons juste au milieu.

Annales. Lundi 24 août 1914

Cette nuit à minuit 1/2 on vient ns dire de nous lever, Dom Aubert Merten a entendu 11 coups de feu qui lui paraissent être un signal ; craignant une attaque avant l’aube, il préfère dire la sainte messe le plus tôt possible, de cette façon on sera plus tranquille. Pendant que ns ns rendons prestement au choeur de la crypte D. Aubert fait entrer les gens de Maredret qui se sont réfugiés ici et il les met en sureté ds la cave aux pommes de terre, ils sont 150 à 200. Madame préside aussi à cette installation avec M. Lucie et M. Gabriel. Ces gens font pitié tant ils ont peur. Invités à venir assister à la messe, un petit nombre seulement ose s’y rendre. La messe commence à 1 h 1/4, messe inoubliable, faisant penser à ce qui devait se passer ds les catacombes. Sommes ns vraiment sous le coup d’un bombardement ? On ne sait !

Volume des Annales de l’année 1914 (Collection privée)

Annales. Vendredi 4 septembre 1914

- Toute la journée ns travaillons à confectionner des chemises pr nos soldats, qui sont dépourvus de tout, on leur tricote des chaussettes également, la Communauté entière s’y met
- Les Etats Unis interviennent efficacement en faveur de la Belgique ; le drapeau allemand qui flottait sur le palais royal a été remplacé par le drapeau des Etats Unis. Mr Max Bourgemestre de Bruxelles a été nommé Vice Consul des E. Unis ; les Allemands ont été avisés que s’ils touchaient à la ville de Bruxelles leurs compatriotes seraient tous massacrés aux Etats Unis ; enfin ils ont été obligés de renoncer aux 180 millions qu’ils avaient demandés à Bruxelles, comme impôt de guerre.

Annales. Mercredi 9 septembre 1914

On nous dit que lors de la retraite de l’armée française les 22 et 23 août beaucoup de gens de nos campagnes les ont suivis, fuyant devant les Allemands ; quant à un moment donné les soldats français sont montés ds des trains tout ce peuple y a grimpé après eux. En France on a chauffé d’autres trains pour transporter ts ces pauvres fuyards plus loin ; il y en a qui sont arrivés ainsi au midi de la France ! Une femme de Denée a donné de ses nouvelles, elle est ds un village au delà de Paris, il y a tant de Belges en cet endroit que chaque famille doit en nourrir un ; ils y sont généreusement hospitalisés, comme on pouvait l’attendre du peuple français. En retour ils travaillent aux moissons, font les vendanges etc..., on leur paye leur travail.

Annales. Lundi 14 septembre 1914

- On fait une brèche à la cave murée et ns allons rechercher petit à petit tout ce qui y a été déposé, mais ns ne la vidons pas encore car de ce côté du pays on n’est pas encore absolument en sûreté, tant que les Allemands sont en Belgique ou en France, ns sommes sur leur route directe pr le retour en Allemagne.
- On est revenu chercher des blessés à Maredsous, ces départs de pauvres blessés, prisonniers de guerre sont la chose la plus triste qui se puisse imaginer ! L’officier qui était chargé de les prendre était d’une dureté rare.
La précipitation de ces départs indique suffisamment l’inquiétude qui règne du côté des allemands ; ns apprenons, en effet que les Anglais viennent de couper en deux endroits leur ligne de ravitaillement ; c’est un bon tour qui doit jeter les ennemis ds un bel embarras. Les Alliés ont cet objectif en vue depuis longtemps et l’on attendait que le bon moment pour couper l’armée allemande, il semble que l’heure a sonné de mettre ce plan à exécution. Comme suite à cet incident, il paraîtrait que les teutons vont se mettre en devoir de rétablir la ligne de chemin de fer d’Ermeton, (la nôtre par conséquent) affaire de se tirer d’embarras

Annales. Samedi 19 septembre 1914

A Denée comme à Yvoir, ce sont des Bavarois qui viennent d’arriver. Les habitants les caractérisent d’un mot : "Ils sont aussi doux que les autres étaient rudes." Ces bons bavarois sont des Catholiques, à Yvoir leur aumônier a dit la messe à l’église pr tout le régiment, à Denée ils ont récité le chapelet ensemble ds l’église : ils disent aux habitants qui leur montrent tous les dégâts commis par ceux qui les ont précédés : "Nous, pas prussiens, nous, pas méchants, nous tristes de se battre avec vous !" Pauvres gens !

Pour lire les Annales dans leur intégralité, rendez-vous sur le site de Maredret, La Mémoire de notre village