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Waulsort, village martyr

Le 23 août 1914, l’armée allemande qui vient de traverser Hulsonniaux et Falmignoul atteint Waulsort. Elle va se venger cruellement de la résistance de quelques soldats français. Au total, elle assassine 14 hommes et incendie 11 maisons. Voici les faits tels qu’ils sont décrits dans l’ouvrage de référence du Chanoine Jean SCHMITZ Jean et de Dom Norbert NIEUWLAND Norbert de 1921.

Les intertitres sont de nous.


Waulsort en 1904 (Collection Luc Jadot Jr)

Le 9 août, un escadron du 6e chasseurs à cheval [français, ndlr] vint occuper à Waulsort la rive gauche de la Meuse ; il fut remplacé le 22, à 21 heures, par la 3e compagnie du 208e, 3e territorial venant de Vierves, dont cent cinquante hommes environ furent tués le 23. Un duel d’artillerie s’engagea ce jour-là entre quelques pièces françaises installées à la ferme Wilmer, sur les hauteurs de Lenne entre Hastière et Waulsort, et les canons allemands placés à Falmagne et Falmignoul. Les deux fermes de Lenne furent atteintes et incendiées par les obus.
Le 22 août, à 23 heures, le barragiste, M. Bailly, dont la maison se trouve sur la rive droite, du côté de la Meuse par où l’ennemi se présentait, vit quatre uhlans essayer de passer le fleuve au-dessus de l’écluse, à l’aide d’une barquette. Les Français cachés dans les maisons voisines les repoussèrent.
Le 23, de très bonne heure, des soldats du 181e commencèrent à passer la Meuse près de l’écluse de Waulsort, en regard du ruisseau des cascatelles, à l’aide d’un ponton que des chevaux traînaient à travers le courant, et même à gué ou à la nage. Un détachement de réservistes français s’opposa à leur passage, mais il fut bientôt écrasé par le nombre et il dut se retirer, en abandonnant un certain nombre de morts qui prouvaient aux Allemands que leurs adversaires étaient des soldats et non des civils.

Tous les hommes seront tués sauf le boulanger

Malgré cela, ils s’en prirent férocement à la population. Pénétrant dans les maisons, ils enlevèrent les habitants et fusillèrent systématiquement,en trois groupes, les hommes qu’ils rencontrèrent, à l’exception d’un boulanger, Joseph Defrenne, qu’ils obligèrent à cuire du pain. Ainsi périrent tous les hommes adultes de ce quartier, alors qu’ils ne possédaient pas d’armes et qu’ils s’étaient mis à l’écart de la bataille, la plupart dans leurs caves. [...]

Le premier groupe de fusillés

Chez Cario, se trouvaient réunis Louis Cario, sa femme, leurs fils, dont Désiré, et leur fille ; également Sylvain Georges, qui partit à 6 heures de la maison de son beau-frère Edouard Pierre où il habitait, pour se rendre chez Joseph Delmotte, et qui accompagna ensuite ce dernier et son fils Georges chez Cario.
Le combat commença, et ils se cachèrent tous derrière la maison Cario. Les Français se retirèrent quand les Allemands commencèrent à passer la Meuse. Ceux-ci entrèrent chez Cario et brisèrent le mobilier avec rage, puis ils découvrirent les civils derrière la maison et les emmenèrent. Louis Cario, son fils Désiré, Sylvain Georges et Joseph Delmotte furent placés contre la maison Soufnonghel, ils y furent liés et un soldat cria qu’ils allaient être fusillés. Les cinq autres civils du 1er groupe de fusillés venaient d’être amenés au même endroit.
Voici les circonstances de leur arrestation.
Pierre Delmotte était descendu à la cave, à 6 heures, avec sa famille. Quand il entendit les Allemands saccager la maison, il se montra, fut arraché à son épouse et ligoté près du mur de la maison Soufnonghel.
Camille Soufnonghel, affligé d’une paralysie du bras gauche, était lui aussi dans sa cave, avec sa femme et son enfant ; il fut le premier lié et placé face au mur de sa maison, où les autres civils vinrent bientôt le rejoindre.
Les maisons des trois dernières victimes sont situées de l’autre côté de la voie ferrée. Maurice Léonard s’était réfugié, à cause des balles, dans une chambre de l’arrière, avec sa femme et son fils aîné ; les soldats l’arrachèrent aux siens et l’emmenèrent avec Désiré Dony et Edourd Pierre. [...]


Waulsort. Endroit des fusillades collectives. (Les maisons sont, de droite à gauche, celles d’Emile Herbiet, de Léon Collard et de M. Defréne.)

« Environ une demi-heure plus tard, raconte Mme Cario, on plaça les hommes au pied de la terrasse de l’écluse. Voyant qu’on allait les tuer, je devins comme folle ; je ne me souviens plus de rien à partir de ce moment, mais les cadavres de mon mari et de mon fils furent retirés six semaines après de la fosse commune. »
Georges Delmotte, fils de Joseph Delmotte, fut aussi témoin de l’exécution : « On les aligna, dit-il, près de la terrasse de l’écluse et un officier déclara qu’ils seraient fusillés. Jusqu’à ce moment, j’étais resté à côté de mon père ; on me repoussa brusquement. Des soldats furent désignés pour l’exécution ; ils refusèrent et le gradé abattit lui-même les neuf hommes. Je me suis alors sauvé près de la maison Collard, d’où j’ai aperçu le cadavre de l’éclusier Herbiet devant le magasin  ».
« On les conduisit tous, déclare Mme Soufnonghel, à la terrasse de l’écluse. C’est là que j’ai vu un gradé, officier ou sous-officier, portant une cordelière sur la poitrine, abattre successivement les malheureux, du milieu de la route où il s’était placé. Alors je me suis sauvée avec mon enfant. »

Le deuxième groupe

En même temps que périssaient ces malheureux, un peloton fusillait en face de l’écluse un second groupe composé de Léon COLLARD, 38 ans, Emile HERBIET,
56 ans, et Fernand LEONARD, 35 ans.
Mme Léon Collard raconte ainsi la mort de son mari. « Nous sommes entrés à la cave, mon mari, mes quatre enfants et moi, aux premiers coups de feu, à 11 heures de la nuit. Les Allemands sont arrivés vers 6h30 du matin et ont tiré par le soupirail. Après avoir brisé portes et meubles, ils sont arrivés dans la cave ; ils ont saisi mon époux, l’ont entraîné dehors, jeté à terre, piétiné et assommé à coups de crosse ; puis ils l’ont porté à deux au mur du magasin voisin où ils l’ont achevé d’une balle. A ce moment, le petit George Delmotte, fils de Joseph Delmotte, me cria : « Regarde, ils ont tué papa et mon oncle et tous les hommes de l’écluse ! » [...]

Les soldats français blessés sont achevés

Voici enfin le récit de Mme Fernand Léonard : «  Les Allemands sont arrivés vers 7 heures. Des soldats français qui soignaient un camarade blessé dans la cour se sont précipités à la cave. Les Allemands sont descendus et nous ont trouvés au pied de l’escalier : deux officiers, dont je vois encore les insignes dorés, ont saisi mon mari, Fernand Léonard, et l’ont entraîné. Je ne l’ai plus revu. Son cadavre a été retrouvé contre le mur du magasin de l’écluse. J’ai vu tuer un soldat français qui se rendait et le blessé que l’on soignait dans notre cour était aussi achevé. Enfin, les deux soldats réfugiés dans notre cave y ont été tués sous mes yeux. »
M. Coune, hôtelier, a aussi vu un soldat français n’ayant ni fusil, ni sac, ni capote, ni képi, se rendre à deux soldats allemands devant l’hôtel Martinot, lever les bras et demander grâce : pour toute réponse, l’un d’eux le perça de part en part de la baïonnette.


Edmond Richard

On a trouvé dans le récit de Mme Herbiet des renseignements sur Edmond
RICHARD, secrétaire du parquet de Dinant, la 13ème victime. Comme il remontait de la cave, parce que des éclats de balles tirées par le soupirail avaient atteint sa petite fille, un lieutenant, que Mme Richard croit être le lieutenant Colfers,lui porta un coup de baïonnette à la tête et lui tira une balle à bout portant. De plus, Joseph Dubois, fermier à Lenne, atteint d’un éclat d’obus, a été transporté à Onhaye, où il est mort. Son cadavre a été carbonisé dans l’incendie de ce village.
Onze maisons ont été incendiées à l’extrémité du village près de l’église, dans la direction d’Hastière ; ce sont pour la plupart les maisons des fusillés.

Source : SCHMITZ Jean (Chanoine) et NIEUWLAND Norbert (Dom), L’invasion allemande dans les provinces de Namur et de Luxembourg. Quatrième partie. Le combat de Dinant. I. La conquête de la Meuse, Bruxelles et Paris, Van Oest & Cie, 1921, pp. 48-52